La déforestation liée au soja n’est pas une fatalité, mais le résultat d’une chaîne d’approvisionnement mondialisée où l’Europe joue un rôle central. Entre 2000 et 2015, 8,2 millions d’hectares ont été déboisés pour cette légumineuse, dont 97% en Amérique du Sud. Pourtant, une idée reçue persiste : ce serait la consommation de tofu et de lait de soja qui détruirait l’Amazonie. La réalité est bien différente et mérite d’être clarifiée.
Le soja, premier moteur de déforestation en Amérique du Sud
Des chiffres qui révèlent l’ampleur du phénomène
La production mondiale de soja a été multipliée par quatre en 40 ans. Cette expansion fulgurante s’explique par un usage massif : entre 70 et 90% de la production mondiale est destinée à l’alimentation animale, principalement sous forme de tourteau.
À l’échelle planétaire, le soja figure parmi les principales causes de conversion des écosystèmes naturels. L’Amérique du Sud concentre l’essentiel de cette pression, avec le Brésil et l’Argentine qui représentaient en 2017 48% de la production mondiale.
Cette croissance répond à une demande européenne et mondiale croissante en protéines végétales pour nourrir les élevages industriels. La conséquence directe : des millions d’hectares d’écosystèmes précieux sont convertis chaque année en monocultures intensives.
Les écosystèmes sous pression
L’Amazonie brésilienne a longtemps été au cœur des préoccupations. Suite au moratoire de 2006, la déforestation directement liée au soja y a chuté de 86%. En 2007, 30% du soja amazonien contribuait à la déforestation. Dix ans plus tard, ce chiffre était tombé à 1,25%.
Mais ce succès relatif cache un déplacement du problème. Le Cerrado, immense savane arborée de 1,5 million de km², subit désormais une pression considérable. Environ 50% de sa végétation naturelle a disparu depuis les années 1970. La culture du soja y est responsable de 66% des surfaces converties.
Ce biome abrite 5% de la biodiversité mondiale et joue un rôle majeur dans le cycle de l’eau et le stockage du carbone. Si le rythme de conversion constaté en 2004 se poursuivait, le Cerrado pourrait disparaître dans les 30 ans.
D’autres écosystèmes sont également touchés : le Gran Chaco, la forêt sèche du Chiquitano et le Pantanal, qui a connu des incendies record en 2020 avec 4,5 millions d’hectares consumés.
Alimentation animale contre alimentation humaine : démêler le vrai du faux
Le mythe du tofu destructeur
Une confusion tenace associe la consommation végétarienne à la déforestation. Les chiffres démontrent le contraire.
À l’échelle mondiale, 77% du soja produit sert à l’alimentation animale, 19,2% à la consommation humaine directe et 3,8% à l’industrie (biocarburants, lubrifiants). Le tourteau de soja, résidu de la trituration des graines, est quasi exclusivement destiné aux animaux d’élevage.
En Europe, les données commerciales confirment cette répartition. Les importations de tourteaux, que ce soit en volume ou en valeur économique, dépassent largement celles destinées à l’alimentation humaine. Le syndicat agricole Copa Cogeca reconnaît d’ailleurs que l’alimentation animale constitue le premier débouché du soja importé.
Même dans la filière bio française, l’activité des triturateurs est tirée par la valorisation du tourteau, et non de l’huile destinée aux humains.
La réalité des importations européennes et françaises
L’Europe est le deuxième importateur mondial de soja, juste après la Chine. La France importe chaque année entre 3,5 et 4,2 millions de tonnes, principalement du Brésil.
Sur la période 2012-2021, les importations françaises ont mobilisé en moyenne 1,285 million d’hectares par an, soit 193 m² par habitant. Cette empreinte se cache majoritairement dans les produits d’origine animale que nous consommons.
Contrairement aux idées reçues, ce n’est pas la viande bovine qui pèse le plus lourd. L’empreinte forêt individuelle se décompose ainsi :
- Viande de volaille : 70 m²
- Œufs : 30 m²
- Viande bovine : 12 m²
Les poulets et les porcs, nourris massivement au soja importé, sont donc les principaux vecteurs de notre impact sur la déforestation sud-américaine.
Les impacts multiples de la déforestation liée au soja
Climat et biodiversité en danger
La déforestation et la conversion des écosystèmes pour le soja génèrent des émissions considérables de CO₂. En 2020, le soja brésilien a libéré plus de 100 millions de tonnes de CO₂ dans l’atmosphère.
En France, l’importation de soja du Brésil représente chaque année l’équivalent en émissions de 400 000 voitures. La majorité de ces émissions provient de la destruction de la végétation du Cerrado.
Au-delà du climat, c’est la biodiversité qui paie le prix fort. La monoculture de soja appauvrit les sols, réduit drastiquement les habitats naturels et menace d’extinction de nombreuses espèces endémiques. Le Cerrado compte à lui seul 4 800 espèces endémiques.
La disparition des forêts provoque également la perte de services écosystémiques essentiels : filtration et fourniture d’eau, régulation du climat local. Les forêts denses évaporent ou transpirent d’importantes quantités d’humidité. Près de 90% de l’eau atmosphérique provenant des continents vient de l’évapotranspiration.
Conséquences sociales et humaines
La production intensive de soja ne détruit pas seulement des écosystèmes. Elle bouleverse des vies humaines.
Les populations locales subissent l’accaparement de terres, souvent de manière illégale. Les conflits entre producteurs de soja et communautés traditionnelles se multiplient. De nombreux cas de violences et de violations des droits humains sont documentés au Brésil.
Les populations rurales perdent l’accès aux ressources naturelles nécessaires à leur subsistance : eau, aliments, terres agricoles. Cette pression provoque des migrations vers les villes, réduit l’emploi en milieu rural et accroît les inégalités.
L’effet rebond : quand la solution déplace le problème
Le moratoire sur le soja en Amazonie, signé en 2006 et mis en œuvre à partir de 2008, a produit des résultats remarquables. En 2017, on constatait une baisse de 86% de la déforestation dans les régions couvertes par l’accord.
Mais la pression ne s’est pas évaporée. Elle s’est déplacée vers le sud, dans le Cerrado, une zone moins réglementée. Ce phénomène illustre un mécanisme complexe : la conversion indirecte.
Le soja ne remplace pas toujours directement la forêt. Il s’installe parfois sur d’anciens pâturages, poussant les éleveurs à défricher de nouvelles zones pour leur bétail. Le résultat net reste le même : destruction d’écosystèmes naturels.
Cette dynamique révèle les limites d’une protection géographiquement limitée. Protéger l’Amazonie sans protéger le Cerrado revient à déplacer le problème, pas à le résoudre.
Le rôle de la France et de l’Europe dans la chaîne
Une responsabilité européenne documentée
Une étude de Pendrill et ses collègues a établi que la consommation européenne de produits agricoles a entraîné la déforestation de 3,5 millions d’hectares entre 2005 et 2017.
En proportion de son nombre d’habitants, l’Europe est le premier contributeur à la déforestation mondiale. Le soja représente 60% de nos importations à risque.
En France, chaque habitant mobilise indirectement 193 m² de terres pour sa consommation de soja, principalement via les produits animaux. Cette empreinte dépasse largement celle d’autres matières premières problématiques.
L’Europe consomme en moyenne 85 kg de viande et 260 kg de produits laitiers par personne et par an. C’est plus du double de la moyenne mondiale. Cette surconsommation, couplée à l’industrialisation de l’élevage, alimente directement la demande en soja sud-américain.
Les acteurs du commerce mondial
Le commerce international de soja est concentré entre les mains de quelques géants : Cargill, Bunge, ADM, Louis Dreyfus, Amaggi, Solteam et COFCO. À eux seuls, ces négociants représentent près de la moitié de la production mondiale.
Leurs chaînes d’approvisionnement concentrent 66% du risque de déforestation. Tous ont pris des engagements publics contre la déforestation. Mais en l’absence de mesures concrètes, ces promesses restent largement inopérantes.
Aucun n’a fixé de date butoir claire (cut-off date) au-delà de laquelle le soja issu de zones converties serait refusé. Les clauses contractuelles de non-déforestation avec les producteurs restent rares. La transparence sur les actions réellement mises en place fait cruellement défaut.
Solutions et leviers d’action existants
Au niveau réglementaire
Le moratoire sur le soja en Amazonie demeure le mécanisme le plus abouti. Signé en 2006 par les principaux négociants brésiliens suite à une campagne de Greenpeace contre Cargill et McDonald’s, il a été renouvelé en 2016 pour une durée indéterminée.
Cet engagement interdit l’achat, la commercialisation et le financement de soja cultivé sur des zones déforestées après 2008 dans le biome amazonien. Son efficacité démontre qu’une action collective et contraignante peut produire des résultats.
En France, la Stratégie nationale de lutte contre la déforestation importée (SNDI), publiée en novembre 2018, vise à mettre fin à l’importation de produits contribuant à la déforestation d’ici 2030. Un tableau de bord permet désormais d’analyser les risques liés aux importations françaises de soja.
En application de la loi de finances 2021, l’avantage fiscal pour l’incorporation d’huile de soja dans les biocarburants a été supprimé depuis le 1er janvier 2022.
Au niveau européen, une loi contre la déforestation a été adoptée en 2022. Mais son champ d’application se limite à une définition restrictive des forêts. Elle ne protège qu’une petite partie des écosystèmes menacés par le soja, laissant le Cerrado largement exposé.
Certifications et traçabilité
Plusieurs standards de certification visent à garantir un soja responsable :
- RTRS (Table Ronde sur le Soja Responsable) : certifie les producteurs dont les surfaces n’ont pas subi de déforestation depuis 2009
- ISCC (Certification internationale de durabilité et de carbone) : standard utilisé notamment dans le secteur des biocarburants
Le WWF et d’autres organisations soutiennent ces certifications tout en reconnaissant leurs limites. La certification reste un outil important, mais insuffisant si elle n’est pas couplée à une traçabilité accrue et à des engagements « zéro conversion d’écosystèmes ».
Des mécanismes de traçabilité permettent désormais de garantir un approvisionnement sans déforestation. Ces systèmes sont techniquement viables : sur l’ensemble de la production brésilienne, le soja issu de la déforestation ne représente qu’environ 1,5%. Exclure cette fraction des circuits commerciaux est donc réaliste.
Actions concrètes et changements de modèle
Réduire la consommation de produits animaux reste l’action individuelle la plus efficace. 87% du soja mondial servant à l’alimentation animale, diminuer sa consommation de viande, d’œufs et de produits laitiers réduit mécaniquement la pression sur les écosystèmes.
Les consommateurs peuvent privilégier des produits certifiés Agriculture Biologique ou portant le label RTRS. Ils peuvent aussi substituer les protéines animales par des protéines végétales locales, en consommant des mélanges de légumineuses et de céréales cultivées en Europe.
Au niveau des entreprises, plusieurs leviers existent :
- Transparence totale sur les chaînes d’approvisionnement
- Insertion de clauses contractuelles de non-déforestation avec les fournisseurs
- Approvisionnement exclusif en soja certifié ou traçable
- Soutien aux alternatives locales et durables
Développer l’autonomie protéique européenne constitue une stratégie de fond. Encourager la culture de légumineuses locales (pois, féverole, lupin) réduirait la dépendance aux importations tout en améliorant la résilience des territoires.
Les pouvoirs publics ont également un rôle à jouer en renforçant la réglementation, en soutenant financièrement la transition des filières d’élevage vers des modèles moins intensifs et en conditionnant les aides agricoles au respect de critères environnementaux stricts.
La lutte contre la déforestation liée au soja nécessite une action coordonnée à tous les niveaux : consommateurs, entreprises, négociants, gouvernements. Les outils existent. Reste à déployer la volonté politique et économique de les utiliser pleinement.

