Le DCP (Dispositif de Concentration de Poissons) est un système flottant, naturel ou artificiel, utilisé pour regrouper les poissons en un point précis de l’océan et faciliter leur capture. Cette technique ancestrale, autrefois réservée à la pêche artisanale, s’est industrialisée au cours des dernières décennies et alimente aujourd’hui un débat environnemental majeur. Entre efficacité économique et préservation des ressources marines, le DCP cristallise les tensions autour de la pêche au thon.
Qu’est-ce qu’un DCP et comment fonctionne-t-il ?
Définition et principe de base
Un Dispositif de Concentration de Poissons exploite un comportement naturel des espèces pélagiques : leur tendance à s’agréger autour d’objets flottants. Qu’il s’agisse d’un tronc d’arbre dérivant, d’une épave ou d’un radeau construit par l’homme, tout objet flottant dans l’océan devient un point de ralliement pour de nombreuses espèces marines.
Ce phénomène d’agrégation n’est pas entièrement compris par les scientifiques. Plusieurs hypothèses coexistent : les poissons chercheraient un abri contre les prédateurs, utiliseraient ces structures comme repères dans l’immensité océanique, ou y trouveraient une source de nourriture grâce aux micro-organismes qui colonisent rapidement ces objets.
Les pêcheurs exploitent ce comportement depuis des millénaires. Les premières traces d’utilisation remontent à l’Antiquité romaine (200 avant J.C.). En Asie, en Indonésie et aux Philippines, les DCP sont utilisés depuis le début du 20e siècle. À Hawaï, les premiers DCP modernes ancrés sur grands fonds ont été implantés en 1977. En Polynésie française, le programme a démarré en 1981.
Les deux types de DCP
Les DCP se divisent en deux catégories distinctes, chacune répondant à des usages différents.
Les DCP ancrés sont fixés au fond marin par un système de mouillage (corps mort, ligne pouvant atteindre 2000 mètres et flotteur). Implantés à quelques milles des côtes, ils sont principalement utilisés par la pêche artisanale et côtière. À La Réunion par exemple, les DCP ancrés ont été implantés à partir de 1988 et ont permis de réduire la pression sur les espèces récifales en redéployant l’effort de pêche vers les espèces pélagiques du large. Ces dispositifs sont gérés collectivement par les comités régionaux de pêche et font l’objet d’une régulation stricte.
Les DCP dérivants flottent librement au gré des courants océaniques. Ils constituent l’outil privilégié de la pêche industrielle au thon. Équipés de technologies sophistiquées (balises GPS, sondeurs acoustiques), ces DCP permettent un suivi en temps réel et une estimation précise de la biomasse agrégée. Chaque année, entre 81 000 et 121 000 DCP dérivants sont déployés dans les océans du monde entier.
Composition technique d’un DCP moderne
Un DCP industriel contemporain est une structure complexe qui combine flottabilité, attractivité et technologie.
La partie émergée comprend des flotteurs (souvent en plastique ou bois de balsa), une balise GPS permettant la localisation satellite, un réflecteur radar et parfois une lampe à éclat pour faciliter le repérage visuel. Cette partie visible peut mesurer de quelques mètres à une dizaine de mètres de diamètre.
La partie immergée se prolonge sous la surface sur plusieurs dizaines de mètres, parfois jusqu’à 100 mètres de profondeur. Elle se compose de cordages, de bâches plastiques, de palmes de cocotier, de feuillards ou d’anciens filets de pêche enroulés. Ces éléments créent une structure attractive pour les poissons et servent de support à la colonisation par les algues et les micro-organismes.
Les technologies embarquées font toute la différence avec les DCP traditionnels. Les balises satellites modernes transmettent non seulement la position du dispositif, mais également des données sur la quantité de poissons présents grâce à des sondeurs acoustiques. Les pêcheurs peuvent ainsi suivre en temps réel l’évolution de la biomasse autour de chaque DCP et optimiser leurs déplacements.
L’utilisation des DCP dans la pêche industrielle au thon
Une technique qui représente 50% des captures mondiales de thon
Les DCP dérivants sont devenus l’outil dominant de la pêche thonière tropicale. Ils permettent aujourd’hui la capture de plus de 50% des prises mondiales de thon tropical. Dans l’océan Indien, ce taux atteint même 60% pour la pêche à la senne.
Les principales espèces ciblées sont le thon albacore (Thunnus albacares), le listao (Katsuwonus pelamis) et le thon obèse (Thunnus obesus). Ces espèces pélagiques se concentrent naturellement autour des DCP, rendant leur capture massive possible.
L’efficacité économique des DCP est indéniable. En concentrant les poissons en points identifiables et géolocalisables, cette technique réduit considérablement le temps de recherche et la consommation de carburant. Pour les armateurs, cela se traduit par une baisse des coûts opérationnels et une augmentation de la rentabilité. Pour les consommateurs, cela permet de maintenir des prix accessibles pour le thon en conserve.
Le processus de pêche sur DCP
La pêche industrielle sur DCP suit un cycle précis et hautement organisé.
Chaque thonier senneur déploie entre 250 et 500 DCP par marée. Les thoniers français en utilisent en moyenne 250, tandis que la flotte espagnole peut en déployer le double. Ces dispositifs sont dispersés sur de vastes zones océaniques et laissés à la dérive pendant plusieurs jours à plusieurs semaines.
Le suivi en temps réel s’effectue via les balises satellites. Les capitaines de navire disposent d’écrans affichant la position de tous leurs DCP et reçoivent des alertes lorsque la biomasse atteint un seuil intéressant. Les sondeurs acoustiques permettent d’estimer avec précision le volume de poissons agrégé : quelques tonnes, dix tonnes, cinquante tonnes ou plus.
Lorsqu’un DCP présente une concentration suffisante, le thonier se déplace vers sa position. La pêche à la senne consiste alors à déployer un immense filet (la senne) autour du DCP. Ce filet, qui peut mesurer jusqu’à 2 kilomètres de long et 200 mètres de profondeur, encercle complètement le dispositif et tout ce qui l’entoure. Une fois refermé par le bas comme un sac, il est remonté à bord avec son contenu.
Le rendement d’une seule opération peut atteindre 100 tonnes de poissons, contre quelques kilos pour un pêcheur artisan utilisant des hameçons sélectifs. Cette disproportion illustre le fossé entre pêche industrielle et pêche artisanale.
Les impacts environnementaux des DCP : une controverse majeure
La capture de juvéniles menace les stocks
Le principal reproche adressé aux DCP concerne leur effet sur les populations de jeunes thons. Contrairement à la pêche sur bancs libres qui cible majoritairement des poissons adultes, les DCP attirent massivement des juvéniles qui n’ont pas encore atteint leur maturité sexuelle.
En capturant ces jeunes individus avant qu’ils aient pu se reproduire, la pêche sur DCP compromet le renouvellement naturel des populations. Les scientifiques estiment que cette pression excessive est l’une des causes principales de la surexploitation de certains stocks.
Le thon albacore (yellowfin tuna) illustre parfaitement ce problème. Dans les océans Indien et Atlantique, les stocks d’albacore sont aujourd’hui classés en surexploitation ou dans le rouge selon les évaluations des organisations régionales de gestion des pêches. Or, c’est précisément cette espèce qui constitue l’essentiel du thon en conserve consommé en Europe.
Si la tendance actuelle se poursuit, certains scientifiques craignent un effondrement des stocks similaire à celui de la morue de Terre-Neuve dans les années 1990, qui avait entraîné la fermeture totale de cette pêcherie et la disparition de milliers d’emplois.
Les prises accessoires : un enjeu de biodiversité
La pêche à la senne autour des DCP est peu sélective. En déployant leur filet géant, les thoniers capturent non seulement les thons, mais également toutes les espèces présentes autour du dispositif.
Les prises accessoires (ou bycatch) incluent des requins, des raies, des tortues marines, des daurades coryphènes, des marlins et de nombreuses autres espèces pélagiques. Selon Greenpeace, les thoniers senneurs capturent environ 100 000 tonnes de requins par an au niveau mondial, soit l’équivalent des volumes de thons pêchés annuellement par les bateaux français.
Le Marine Stewardship Council (MSC) estime le taux de prises accessoires à environ 1,45% en excluant les espèces commercialisables. Ce chiffre peut sembler faible, mais appliqué aux millions de tonnes de thon capturées chaque année, il représente des dizaines de milliers de tonnes d’espèces non ciblées.
Le sort de ces animaux est souvent tragique. Beaucoup sont rejetés à la mer, mais peu survivent au stress de la capture, à la compression dans le filet ou au temps passé hors de l’eau. Les espèces protégées comme certaines tortues marines ou requins menacés paient un lourd tribut à cette pêche intensive.
Les filets suspendus sous les DCP (partie de la structure immergée) constituent également un piège mortel. Les requins, raies et tortues peuvent s’y emmêler et mourir par noyade ou épuisement.
La pollution marine générée par les DCP perdus
Entre 40 et 50% des DCP déployés sont perdus, abandonnés ou échoués selon les estimations de l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD). Avec 100 000 dispositifs déployés annuellement, cela représente entre 40 000 et 50 000 DCP qui deviennent des déchets océaniques.
La composition des DCP pose problème. Les flotteurs sont souvent en plastique (mousse synthétique, bidons), les structures immergées contiennent des filets de pêche (nylon, polyéthylène), des cordages synthétiques et parfois des éléments métalliques. Ces matériaux non biodégradables se dégradent lentement, se fragmentent en microplastiques et contribuent à la pollution plastique des océans.
Les DCP perdus suivent les courants océaniques et finissent souvent par s’échouer sur les côtes, notamment sur les récifs coralliens. L’impact physique est considérable : les structures lourdes écrasent les coraux, les filets raclent les fonds, détruisant des écosystèmes fragiles qui mettent des décennies à se reconstituer.
Le phénomène de pêche fantôme amplifie encore les dégâts. Les vieux filets de senne enroulés dans les DCP abandonnés continuent de capturer et de tuer des animaux marins pendant des années, fonctionnant comme des pièges mortels dérivants.
Des ONG comme Oceanika aux Seychelles organisent des opérations de récupération des DCP échoués pour protéger les plages et les récifs, mais les moyens déployés restent largement insuffisants face à l’ampleur du problème.
Perturbation des écosystèmes et comportements migratoires
Au-delà de la pollution physique, les DCP pourraient modifier les schémas naturels des écosystèmes pélagiques.
En créant des habitats artificiels par dizaines de milliers, les DCP modifient la répartition spatiale des espèces. Des recherches sont en cours pour évaluer si cette concentration artificielle perturbe les migrations naturelles des thons, leurs comportements de reproduction ou leurs interactions avec les autres espèces.
Certains scientifiques suggèrent que les thons, attirés par ces structures artificielles, pourraient modifier leurs routes migratoires traditionnelles, avec des conséquences imprévisibles sur la dynamique des populations et la structure des écosystèmes.
Aucune étude scientifique n’a encore pu évaluer précisément la proportion de simple concentration de biomasse préexistante et celle de l’augmentation réelle de la biomasse autour des DCP. Cette incertitude scientifique alimente le débat sur l’impact global de ces dispositifs.
Les réglementations et mesures de gestion en vigueur
Les organisations régionales de gestion des pêches (ORGP)
Face à la pression croissante sur les stocks de thon, plusieurs organisations régionales de gestion des pêches (ORGP) ont mis en place des réglementations spécifiques aux DCP.
La Commission des thons de l’océan Indien (CTOI) réunit chaque année les pays membres pour adopter des mesures de gestion et de conservation. En 2014, elle a adopté pour la première fois une limitation du nombre de DCP autorisés par navire. Ce quota a été ramené à 450 DCP par navire en 2016.
Toutefois, ce chiffre reste élevé. Avec des flottes de plusieurs dizaines de thoniers senneurs, cela représente des dizaines de milliers de DCP actifs simultanément dans l’océan Indien seulement.
L’ICCAT (Commission internationale pour la conservation des thonidés de l’Atlantique) a instauré un moratoire saisonnier : la pêche sur DCP est interdite pendant 3 mois chaque année, entre novembre et janvier, période qui correspond à la reproduction de certaines espèces. Durant ces trois mois, les navires ont l’obligation d’embarquer des observateurs indépendants pour vérifier le respect de l’interdiction.
D’autres ORGP comme la WCPFC (Pacifique Ouest et Centre) ou l’IATTC (Pacifique Est) ont également adopté des mesures similaires, bien que les niveaux de restriction varient selon les régions.
Vers des DCP plus durables
L’industrie thonière et les organismes de recherche travaillent au développement de DCP écologiques visant à réduire les impacts environnementaux.
Les DCP biodégradables utilisent des matériaux naturels (bambou, bois, cordages en fibres végétales) qui se décomposent naturellement en quelques mois ou années. Ces dispositifs limitent la pollution à long terme et l’accumulation de déchets plastiques.
Les DCP non emmêlants (ou non-maillants) éliminent les filets suspendus traditionnels. À la place, des structures en cordages ou en matériaux rigides créent l’attraction sans risque d’emmêlement pour les tortues, requins et raies. Les premiers retours d’expérience montrent une réduction significative des prises accessoires.
Des programmes de récupération se développent également. Certains armements s’engagent à récupérer leurs DCP en fin de vie plutôt que de les abandonner en mer. Des technologies de marquage améliorées permettent un meilleur suivi.
Enfin, la recherche de l’IRD a identifié des zones à haut risque d’échouage en fonction des courants océaniques. L’interdiction de déploiement dans ces zones spécifiques permettrait de réduire le taux d’échouage de 20 à 40% selon les chercheurs, sans impact significatif sur les volumes de pêche puisque ces zones sont peu productives.
Pêche sur DCP vs alternatives durables : quel choix pour les consommateurs ?
Les alternatives à la pêche sur DCP
Plusieurs techniques de pêche au thon existent, chacune avec ses avantages et inconvénients environnementaux.
La pêche sur bancs libres consiste à repérer visuellement les bancs de thons en surface (reconnaissance par les oiseaux marins, les sauts de poissons) et à déployer la senne autour de ces bancs naturels. Cette méthode cible davantage les poissons adultes et génère moins de prises accessoires. En revanche, elle nécessite plus de temps de recherche et donc plus de carburant.
La pêche à la canne ou à la ligne (pole and line) est la technique la plus sélective. Les pêcheurs capturent les thons individuellement à l’aide de cannes à pêche avec des hameçons. Seuls les poissons de taille suffisante mordent à l’hameçon, épargnant naturellement les juvéniles. Les prises accessoires sont quasiment nulles. Cette méthode traditionnelle, encore pratiquée dans certaines régions comme les Maldives, demande plus de main d’œuvre et produit des volumes moindres, ce qui se répercute sur le prix final.
La traîne utilise des lignes tractées derrière le bateau. Elle est également sélective mais moins productive que la senne.
Chaque méthode présente des compromis. La pêche à la canne est la plus durable écologiquement mais la plus coûteuse économiquement. La pêche sur bancs libres offre un équilibre intermédiaire. La pêche sur DCP maximise les rendements mais concentre les critiques environnementales.
Certification et étiquetage
Face à la demande croissante de produits durables, plusieurs labels et certifications permettent d’identifier les conserves de thon issues de pêches responsables.
Le label MSC (Marine Stewardship Council) certifie les pêcheries durables selon des critères stricts portant sur l’état des stocks, l’impact écosystémique et la gestion. En 2018, la pêcherie de thon à senne coulissante Echebastar dans l’océan Indien est devenue la première à obtenir la certification MSC pour ses opérations sur DCP dérivants, après avoir démontré l’utilisation de DCP non emmêlants et la mise en place de mesures de réduction des prises accessoires.
La mention « FAD free » (Free of Fish Aggregating Devices, sans DCP en anglais) apparaît sur certaines conserves. Elle garantit que le thon a été capturé uniquement sur bancs libres, sans utilisation de DCP. Certains armements séparent physiquement dans leurs cales les poissons pêchés sur bancs libres de ceux pêchés avec DCP, permettant une traçabilité complète.
Les mentions « pêché à la ligne » ou « pêché à la canne » indiquent l’utilisation de ces techniques traditionnelles sélectives.
De nombreuses enseignes de distribution européennes ont développé des gammes de thon responsable privilégiant ces méthodes. Toutefois, la multiplication des labels et l’absence de standardisation peuvent créer de la confusion chez les consommateurs.
Comment choisir son thon en conserve ?
Pour une consommation responsable, plusieurs critères permettent de faire un choix éclairé.
Vérifiez la technique de pêche indiquée sur l’étiquette. Privilégiez dans l’ordre : pêche à la ligne/canne, pêche sur bancs libres (ou FAD free), et en dernier recours pêche sur DCP avec certification MSC.
Choisissez l’espèce avec discernement. Le thon listao (skipjack) est moins exploité et se reproduit plus rapidement que le thon albacore (yellowfin), actuellement surexploité dans plusieurs océans. Le thon rouge (bluefin) doit être évité : ses stocks restent très fragiles malgré des signes de rétablissement récents.
Identifiez la zone de pêche. L’étiquette mentionne généralement l’océan d’origine. Les stocks varient selon les régions : certains sont en bonne santé, d’autres en surexploitation.
Recherchez les certifications reconnues (MSC, Dolphin Safe, certifications nationales). Méfiez-vous des labels autoproclamés sans organisme tiers de contrôle.
Acceptez de payer plus cher. Le thon issu de pêche durable coûte entre 20 et 50% plus cher que le thon standard. Ce surcoût reflète les méthodes de pêche moins productives mais plus respectueuses de l’environnement et souvent des conditions de travail des pêcheurs.
Réduisez votre consommation. Les ressources halieutiques ne sont pas infinies. Consommer moins mais mieux reste la démarche la plus cohérente.
Le débat scientifique : interdire ou réguler les DCP ?
Arguments pour une interdiction
Les organisations environnementales comme Greenpeace militent pour une interdiction totale des DCP dérivants depuis 2011.
Leurs arguments reposent sur l’urgence écologique. La surpêche des juvéniles empêche le renouvellement des populations et conduit inexorablement à l’effondrement des stocks. Le précédent de la morue de Terre-Neuve, dont les stocks se sont effondrés dans les années 1990 malgré les avertissements scientifiques, sert de rappel des conséquences d’une gestion défaillante.
Les prises accessoires massives de requins, tortues et autres espèces menacées constituent une atteinte inacceptable à la biodiversité marine. Certaines de ces espèces, déjà fragilisées par d’autres pressions, ne peuvent supporter ce niveau de mortalité additionnelle.
La pollution océanique générée par des dizaines de milliers de DCP perdus contribue à la crise du plastique en mer et détruit des écosystèmes fragiles comme les récifs coralliens.
Enfin, l’impact cumulé de 100 000 DCP déployés annuellement crée une pression insoutenable sur les océans. Pour les défenseurs de l’interdiction, seule l’élimination complète de cette pratique permettra de restaurer des pêcheries durables.
Arguments pour une régulation renforcée
Des scientifiques comme Pons et al. (2023) défendent une approche différente : une régulation intelligente plutôt qu’une interdiction totale.
Leurs recherches montrent qu’une interdiction aurait des effets contre-productifs. Les captures de thon, notamment de listao, diminueraient drastiquement. Cette baisse de production pourrait se traduire par un report vers d’autres sources de protéines, souvent plus impactantes pour l’environnement (élevage intensif terrestre, autres pêcheries moins bien gérées).
La pêche sur DCP présente un bilan carbone favorable comparé à la pêche sur bancs libres, car elle nécessite moins de recherche active et donc moins de carburant. Une interdiction augmenterait mécaniquement l’empreinte carbone de la pêche thonière.
Le transfert vers d’autres méthodes pourrait également générer des taux de prises accessoires plus élevés dans certains cas, ou mettre en danger des espèces actuellement exploitées de manière durable.
Les auteurs plaident pour une gestion adaptative : limitation stricte du nombre de DCP, obligation de matériaux biodégradables et non emmêlants, fermeture de zones sensibles, moratoires saisonniers étendus, traçabilité complète.
Cette approche reconnaît que le problème n’est pas l’outil lui-même, mais son usage intensif et mal régulé. Des DCP utilisés en nombre limité, avec des technologies respectueuses, dans un cadre réglementaire strict, pourraient contribuer à une pêche à la fois productive et durable.
Les solutions en développement
Le consensus scientifique et politique converge vers plusieurs axes d’amélioration.
La limitation stricte du nombre de DCP par navire doit être renforcée. Les quotas actuels (450 par navire dans l’océan Indien) restent trop élevés. Certains experts recommandent de les diviser par deux ou trois.
L’obligation de technologies non emmêlantes et biodégradables doit devenir la norme. Plusieurs ORGP travaillent à l’élaboration de standards techniques contraignants que tous les navires devront respecter sous peine de sanctions.
Le renforcement du suivi et de la traçabilité passe par des registres internationaux de DCP, permettant de connaître en temps réel le nombre exact de dispositifs déployés, leur localisation, leur composition et leur devenir. Cette transparence facilitera le contrôle et la récupération.
L’extension des zones de protection et des moratoires saisonniers permettrait de préserver les périodes et zones critiques pour la reproduction, la croissance des juvéniles ou la protection d’espèces sensibles.
Enfin, l’intensification de la recherche scientifique reste indispensable. Mieux comprendre l’impact des DCP sur les comportements migratoires, la structure des populations et les écosystèmes permettra d’affiner les mesures de gestion.
La collaboration internationale constitue la clé du succès. Les thons sont des espèces hautement migratrices qui traversent les zones économiques exclusives de multiples pays. Seule une coordination étroite entre nations permettra une gestion efficace.
Conclusion
Le DCP illustre parfaitement les tensions contemporaines entre efficacité économique et soutenabilité environnementale. Outil ancestral devenu technologie industrielle, il a transformé la pêche au thon en une activité hautement productive, mais aux impacts écologiques préoccupants.
Les enjeux sont réels et documentés : capture massive de juvéniles menaçant le renouvellement des stocks, prises accessoires affectant la biodiversité marine, pollution océanique par des dizaines de milliers de dispositifs perdus. Ces impacts ne peuvent être ignorés ni minimisés.
Pour autant, l’interdiction totale ne fait pas consensus dans la communauté scientifique. Les alternatives présentent elles aussi des limites, et le report vers d’autres modes de production alimentaire pourrait générer des impacts environnementaux supérieurs.
L’avenir passe par une régulation ambitieuse et contraignante : limitation drastique du nombre de DCP, obligation de matériaux durables, fermeture de zones sensibles, renforcement de la traçabilité, sanctions effectives des contrevenants. Les technologies existent. La volonté politique doit suivre.
Les consommateurs détiennent également une part de responsabilité. En privilégiant les produits certifiés durables, en acceptant de payer le juste prix d’une pêche respectueuse, en réduisant leur consommation globale, ils envoient un signal économique clair aux industriels et aux distributeurs.
La pêche au thon peut rester une activité économique viable tout en respectant les équilibres océaniques. Mais cela exige des choix courageux, une régulation internationale coordonnée et un engagement collectif pour la préservation des ressources marines dont dépendent les générations futures.

