L’empreinte carbone est aujourd’hui l’un des concepts les plus cités dans le débat climatique. On la calcule, on la réduit, on la compare. Pourtant, peu de gens savent d’où elle vient vraiment, ni pourquoi elle a été aussi massivement diffusée auprès du grand public. La réponse est à la fois scientifique et politique, et elle mérite qu’on la regarde en face.
Les vraies origines : l’empreinte écologique
Avant l’empreinte carbone, il y avait l’empreinte écologique. C’est ce concept précurseur qui a tout rendu possible.
Au début des années 1990, Mathis Wackernagel et son directeur de thèse William E. Rees, chercheurs à l’Université de Colombie-Britannique au Canada, développent une méthode de mesure originale. L’idée est simple : évaluer combien de planètes seraient nécessaires si tous les habitants de la Terre adoptaient le même mode de vie qu’un individu donné.
Ce cadre conceptuel s’applique aussi bien aux individus qu’aux collectifs, aux États comme aux entreprises. Il couvre plusieurs dimensions : la consommation d’eau, la pression sur la biodiversité, et bien sûr les émissions de carbone.
C’est de cette dernière dimension que naîtra, quelques années plus tard, le terme spécifique d’empreinte carbone, recentré uniquement sur les gaz à effet de serre et exprimé en tonnes de CO2 équivalent par an.
La récupération par BP et Ogilvy
Le glissement de l’empreinte écologique vers l’empreinte carbone individuelle n’est pas anodin. Il correspond à une stratégie de communication très précise, portée par deux acteurs majeurs : British Petroleum et l’agence publicitaire Ogilvy.
Le calculateur personnel de BP en 2004
En 2004, BP publie le premier calculateur d’empreinte carbone personnelle accessible au grand public. En quelques clics, n’importe quel particulier peut obtenir un chiffre exprimant sa responsabilité personnelle dans le réchauffement climatique.
L’outil n’est pas neutre. Il oriente la question climatique vers l’individu, au détriment de la responsabilité systémique des producteurs d’énergies fossiles.
La campagne à 370 millions de dollars
Entre 2005 et 2007, BP investit massivement pour que le concept devienne incontournable. Les dépenses publicitaires atteignent 370 millions de dollars sur le seul marché américain, une large partie étant consacrée à installer le terme d’empreinte carbone dans le langage courant.
La campagne, conçue par Ogilvy, s’appuie sur un message central : ce sont les choix quotidiens des consommateurs, et non les décisions industrielles des producteurs de pétrole et de gaz, qui détermineront l’issue de la crise climatique.
C’est une stratégie comparable à celle adoptée des décennies plus tôt par l’industrie du tabac : reporter la responsabilité sur l’individu pour diluer celle de l’entreprise.
Ce que cela change (et ce que cela ne change pas)
Reconnaître cette origine ne signifie pas que l’empreinte carbone est un outil inutile ou manipulateur. La mesure elle-même repose sur des bases scientifiques solides.
Ce qu’il faut retenir, c’est la distinction entre l’outil de mesure et le cadrage narratif qui l’a accompagné lors de sa diffusion grand public.
Utiliser son empreinte carbone pour orienter ses choix personnels a du sens. Croire qu’elle constitue le seul levier climatique pertinent, en effaçant la responsabilité des États et des industries, c’est précisément le glissement que la campagne BP cherchait à produire.
En résumé
| Étape | Qui | Quand |
|---|---|---|
| Empreinte écologique | Mathis Wackernagel et William E. Rees | Années 1990 |
| Premier calculateur individuel | British Petroleum | 2004 |
| Popularisation grand public | BP et Ogilvy | 2005 à 2007 |
L’empreinte carbone a des parents scientifiques sérieux. Elle a aussi été adoptée et amplifiée par des intérêts économiques qui avaient tout à gagner à faire du citoyen le principal responsable du dérèglement climatique. Connaître cette histoire ne rend pas l’outil moins pertinent. Elle rend simplement le regard plus lucide.
