Chaque année, 8 millions de tonnes de plastique finissent dans les océans. Pourtant, 80 % de cette pollution provient des terres. Les mers et océans régulent notre climat, produisent plus de 50 % de l’oxygène que nous respirons et abritent une biodiversité essentielle. Protéger les océans contre la pollution implique de comprendre d’où viennent réellement ces menaces et d’agir à plusieurs niveaux : gestes quotidiens, choix de consommation, engagement citoyen et politiques publiques ambitieuses.
Comprendre les sources de pollution marine
La pollution plastique, une menace omniprésente
Les océans contiennent aujourd’hui plus de 300 millions de tonnes de déchets plastiques. Ce chiffre ne cesse d’augmenter. Le plastique, matière extrêmement durable, met des centaines d’années à se dégrader. Sous l’effet du vent, des courants et des rayons du soleil, il se fragmente en débris de plus en plus petits.
Les microplastiques, particules de moins de 5 mm, envahissent désormais tous les océans, y compris les zones les plus reculées et les plus profondes. On estime à environ 5 000 milliards le nombre de particules plastiques flottant à la surface des mers.
Ces déchets proviennent de sources multiples. Les emballages alimentaires (bouteilles, contenants, pailles, films plastiques) représentent une part considérable. Les mégots de cigarette constituent un fléau méconnu : plus de 40 % d’entre eux, jetés dans la nature, sont emportés par l’eau des rivières et terminent dans l’océan.
Les textiles synthétiques (polyester, lycra, nylon) libèrent des microfibres lors du lavage. 500 000 tonnes de microfibres se retrouvent chaque année dans les mers et océans. Les pneus usagés, les équipements de pêche abandonnés et les microbilles présentes dans certains cosmétiques ajoutent encore à cette pollution invisible mais omniprésente.
L’impact sur la chaîne alimentaire est massif. Selon l’Ifremer, toute la chaîne est touchée, du plancton aux grands prédateurs. Les animaux marins ingèrent ces plastiques qu’ils confondent avec leur nourriture. Plus d’1 million d’oiseaux et plus de 100 000 mammifères marins seraient victimes de cette pollution chaque année, selon l’UNESCO. En consommant poissons et fruits de mer, les humains ingèrent également ces microplastiques.
Les pollutions chimiques et agricoles
Les pesticides et engrais utilisés dans l’agriculture industrielle suivent le cycle naturel de l’eau. Ils s’infiltrent dans les sols, contaminent les nappes phréatiques, puis rejoignent les rivières et les fleuves. Ces pollutions terrestres finissent presque toujours dans l’océan.
Les eaux usées industrielles, souvent rejetées directement sans traitement suffisant, ajoutent leur lot de substances toxiques. Les métaux lourds, les huiles et les produits chimiques de synthèse s’accumulent dans les écosystèmes marins.
Les produits ménagers que nous utilisons quotidiennement contribuent également au problème. Les lessives et adoucissants contiennent des molécules (parfums, colorants, conservateurs, tensioactifs) peu biodégradables. Ces substances, relarguées dans les eaux de lavage, traversent les stations d’épuration sans être totalement éliminées et se retrouvent dans les cours d’eau.
Le transport maritime génère des pollutions par hydrocarbures. Bien qu’il assure plus de 90 % du commerce mondial en volume et soit relativement efficace d’un point de vue environnemental, son impact reste significatif sur certaines zones maritimes.
L’acidification des océans
L’océan absorbe de grandes quantités de carbone atmosphérique. En se chargeant de CO2, l’eau de mer s’acidifie progressivement. Depuis le milieu du XVIIIe siècle, le pH de l’océan est passé de 8,25 à 8,14. Cela représente une hausse de 30 % de l’acidité des océans.
Cette acidification menace directement les espèces qui construisent leur coquille ou leur squelette avec du carbonate de calcium. Les huîtres, les coraux et de nombreux autres organismes marins deviennent vulnérables. Le carbonate de calcium est particulièrement sensible aux environnements acides.
Une acidification trop importante pourrait provoquer la disparition de ces espèces et de toutes celles qui en dépendent. L’équilibre de tout l’écosystème marin serait rompu, avec des conséquences en cascade sur la biodiversité et les ressources halieutiques.
La surpêche et la destruction des écosystèmes
Certaines espèces de poissons subissent une exploitation excessive. Le saumon d’Atlantique, le cabillaud de Manche et de Mer du Nord, le thon rouge, le bar, le merlu, le merlan et l’églefin font partie des stocks surexploités.
Les techniques de pêche aggravent le problème. Le chalut de fond, le chalut pélagique et les filets maillants calés détruisent les fonds marins et capturent de nombreuses espèces non ciblées. Ces méthodes sont particulièrement destructrices pour la flore et la faune marines.
Les récifs coralliens, milieux d’une extrême fragilité, subissent des dégradations alarmantes. À l’échelle mondiale, 20 % des récifs et des écosystèmes associés ont été irrémédiablement détruits au cours des dernières décennies. Parmi les 80 % restants, seuls 30 % seraient dans un état satisfaisant.
Les causes sont multiples : surpêche, surexploitation des ressources, remblaiement, défrichements, pollutions diverses, commerce des produits récifaux, tourisme non maîtrisé. À ces pressions humaines s’ajoutent les effets du changement climatique et de l’acidification.
Les gestes individuels qui font la différence
Réduire drastiquement sa consommation de plastique
Le premier levier d’action est de traquer et supprimer le plastique inutile de son quotidien. Refuser systématiquement les plastiques à usage unique : bouteilles, pailles, cotons-tiges, sacs, emballages superflus.
Privilégier les contenants réutilisables devient un réflexe efficace. Gourdes, sacs en tissu, tupperware en verre ou en inox remplacent avantageusement le plastique jetable. Ces objets durables réduisent considérablement la production de déchets.
Certains emballages plastiques ne sont pas recyclables. Les barquettes noires des plats à réchauffer, par exemple, finissent soit en décharge, soit incinérées, soit dans les océans. Éviter ces produits ou exiger des alternatives recyclables aux industriels fait partie des actes citoyens efficaces.
Le geste le plus basique reste essentiel : jeter systématiquement ses déchets dans une poubelle. Même les déchets qui semblent insignifiants, comme un mégot de cigarette, doivent être éliminés correctement. Ce qui est jeté dans la nature finit presque toujours dans les rivières, puis dans les océans.
Adapter ses achats alimentaires
Diversifier son assiette permet de soulager les stocks de poissons surexploités. À la place du saumon d’Atlantique, du cabillaud ou du thon rouge, il existe des alternatives savoureuses et soutenables.
La truite, le grondin perlon, le rouget ou le turbot font partie des espèces dont les stocks ne sont pas menacés. Cuisiner du poisson de saison et aux populations stables contribue à préserver l’équilibre des écosystèmes marins.
Apprendre à déchiffrer les étiquettes devient indispensable. En Europe, l’indication de la technique de pêche est obligatoire. On peut ainsi éviter facilement les méthodes les plus destructrices et privilégier des pratiques plus respectueuses de l’environnement.
Le label MSC (Marine Stewardship Council) garantit une pêche durable. Les circuits courts offrent du poisson frais, d’origine française, tout en assurant une juste rémunération des pêcheurs. Ces critères d’achat ont un impact direct sur les pratiques de l’industrie.
Limiter l’impact de ses textiles et produits ménagers
Réduire la fréquence des lavages constitue un premier pas simple. Sous-vêtements mis à part, un vêtement n’est généralement pas sale après une seule journée. Bien l’aérer suffit souvent pour le porter encore plusieurs jours.
Le denim, par exemple, absorbe peu les odeurs et peut être lavé moins souvent. Chaque lavage évité réduit le relargage de microfibres synthétiques et de substances chimiques dans les eaux usées.
Les lessives et adoucissants contiennent de nombreuses molécules peu biodégradables, potentiellement allergènes. Opter pour des produits de nettoyage écologiques limite cet impact. Privilégier des achats de vêtements en fibres naturelles plutôt qu’en matières synthétiques réduit également la pollution par les microfibres.
Soutenir l’agriculture biologique et raisonnée
Le cycle de l’eau explique pourquoi les pollutions terrestres finissent dans l’océan. Les pesticides et engrais chimiques s’infiltrent dans les sols, contaminent les nappes et rejoignent les rivières.
Soutenir par ses achats l’agriculture raisonnée ou, mieux encore, l’agriculture biologique limite ces impacts environnementaux. Éviter les produits issus de l’élevage intensif réduit également les pollutions liées aux effluents d’élevage et à l’utilisation massive d’intrants chimiques.
Consommer des produits bruts et non transformés par l’industrie agroalimentaire présente un triple bénéfice : financier, sanitaire et environnemental. Moins d’emballages, moins de transformation, moins de transport, moins de déchets.
Les politiques publiques et initiatives collectives
Le Plan d’actions zéro plastique en mer 2020-2025
La France s’est dotée d’une feuille de route ambitieuse pour mettre fin aux rejets de déchets en mer d’ici 2025. Ce plan décline 35 actions concrètes visant à réduire l’apport de macro et micro-déchets vers les océans.
L’objectif est clair : stopper la progression de la pollution à la source plutôt que de tenter de nettoyer les océans, tâche quasiment impossible vu l’ampleur du problème.
La charte « Une plage sans déchet plastique » engage les communes littorales à devenir éco-exemplaires. Les collectivités s’engagent sur 15 gestes concrets répartis en trois domaines d’action : la sensibilisation et l’information des publics, la prévention, et le nettoyage raisonné des plages.
Cette approche territoriale mobilise les acteurs locaux, premiers témoins et premières victimes de la pollution marine. Les communes littorales jouent un rôle central dans la protection du milieu marin.
Le renforcement des aires marines protégées
La stratégie nationale des aires protégées, publiée en janvier 2021, définit une ambition forte. Le gouvernement entend prolonger la dynamique de création d’aires marines protégées et renforcer les actions de gestion en leur sein.
La France dispose du 2e espace maritime mondial et est présente dans tous les océans sauf l’Arctique. Cette position confère une responsabilité particulière. Les récifs coralliens français couvrent près de 58 000 km², soit environ 10 % des récifs mondiaux. La France est le 4e pays corallien au monde.
L’objectif fixé est ambitieux : 100 % des récifs coralliens français protégés d’ici 2025. Le plan d’actions pour la protection des récifs coralliens structure l’action publique pour y parvenir, en s’appuyant sur l’Initiative française pour les récifs coralliens (Ifrecor).
Sur le littoral métropolitain, l’extension des espaces naturels protégés par le Conservatoire du littoral complète ce dispositif. Au niveau international, la France œuvre pour renforcer les engagements en matière d’aires protégées, de pêche durable et de protection de la biodiversité en haute mer.
La lutte contre les pollutions du transport maritime
Le dispositif POLMAR (POLlutions MARines) Terre constitue une mesure d’urgence pour lutter contre les pollutions par hydrocarbures sur le littoral français. Ce plan d’intervention permet une réaction rapide en cas de marée noire ou de déversement accidentel.
La France travaille activement à la réduction des émissions atmosphériques des navires. Une étude évalue l’impact d’une zone ECA (Emission Control Area) en mer Méditerranée, avec un objectif de mise en place en 2025. Ces zones imposent des normes strictes sur les émissions de polluants atmosphériques.
La charte SAILS (Sustainable Actions for Innovative and Low-impact Shipping) encourage les compagnies maritimes à mettre en place des démarches volontaires pour réduire leur impact environnemental. Des initiatives comme la déclaration Tony deBrum visent à faire baisser les émissions de gaz à effet de serre dans le secteur du transport maritime.
La France a également signé, le 25 octobre 2011, la convention internationale sur la responsabilité et l’indemnisation pour les dommages liés au transport en mer de substances nocives et potentiellement dangereuses. Cette convention responsabilise les acteurs économiques.
Le Programme d’action mondial contre les pollutions d’origine terrestre
Adopté en 1995, le Programme d’action mondial (PAM) pour la protection du milieu marin contre la pollution due aux activités terrestres constitue la première réponse internationale coordonnée à cette crise.
Le constat est sans appel : 80 % de la pollution marine provient des terres. Les sources sont diverses : eaux d’égout non traitées, ruissellements agricoles, huiles et métaux lourds déversés par l’industrie, sédiments provenant de terrassements et de l’exploitation forestière.
Le PAM a établi la nécessité d’une action par source de pollution, plutôt que par zone géographique uniquement. Cette approche a conduit les conventions régionales à adopter des stratégies plus strictes et plus globales.
Le programme a joué un rôle dans la définition des Objectifs de développement durable (ODD), notamment la cible 14.1 sur la prévention et la réduction des sources terrestres de pollution marine. Il soutient l’élaboration de stratégies, de directives et de pratiques de surveillance en matière d’eaux usées dans les pays en développement.
S’engager concrètement pour les océans
Participer aux opérations de nettoyage
Les collectes de déchets organisées sur les plages et le long des cours d’eau permettent de recueillir des données essentielles. Les déchets sont triés et comptés pour identifier les plus récurrents et proposer des mesures efficaces pour les réduire à la source.
Ces données constituent des preuves concrètes et chiffrées pour faire pression sur les entreprises et les institutions. Elles permettent de faire évoluer les lois et les pratiques industrielles.
Des associations comme Surfrider, France Nature Environnement ou la Fédération française de randonnée organisent régulièrement des opérations de nettoyage partout en France. Toutes les bonnes volontés sont bienvenues. La participation à ces actions sensibilise également le grand public à l’ampleur du problème.
Nettoyer les plages ne résoudra pas le problème à lui seul, mais ces opérations ont une valeur symbolique et pédagogique forte. Elles créent une prise de conscience collective indispensable.
Soutenir les organisations de protection marine
Les 6 200 associations du mouvement France Nature Environnement agissent au quotidien pour protéger la nature et l’environnement. Elles interviennent sur de nombreux fronts : évolution des pratiques agricoles, transition énergétique, qualité de l’air et de l’eau, protection des espèces et des milieux, création d’aires marines protégées, réduction des déchets.
Soutenir ces organisations par un don, devenir bénévole ou simplement relayer leurs campagnes de sensibilisation contribue à amplifier leur action. Les associations agissent en justice lorsque nécessaire et mènent des projets concrets sur le terrain.
Le programme « Sentinelles de la nature » permet à chacun de signaler des atteintes à l’environnement. Cette veille citoyenne aide à identifier rapidement les pollutions et à réagir avant qu’elles ne prennent de l’ampleur.
Les dons aux organisations dédiées à la protection des océans (WWF, FNE, Surfrider, Fondation Tara Océan) financent la recherche scientifique, les campagnes de sensibilisation et les actions de lobbying auprès des décideurs.
Adopter des pratiques responsables en mer et sur le littoral
Les activités nautiques motorisées comme le jet ski ou les sports tractés perturbent fortement la biodiversité marine. Le bruit, les rejets et les remous dérangent les espèces, notamment pendant les périodes de reproduction.
Privilégier les activités à faible impact (plongée, canoë-kayak, surf, voile) permet de profiter de l’environnement marin sans lui nuire. Les activités d’observation (dauphins, baleines, oiseaux marins) doivent être réalisées dans des conditions strictes pour ne pas perturber les animaux.
Les écosystèmes fragiles comme les posidonies, les récifs coralliens et les mangroves méritent une attention particulière. Ces milieux jouent un rôle indispensable : rempart contre la houle, puits de carbone, réservoir de biodiversité. Les ancres, les passages répétés et les pollutions les menacent directement.
L’écotourisme responsable permet de découvrir la richesse de la biodiversité marine sans risquer de lui nuire. Des guides et des chartes existent pour orienter les pratiques vers plus de respect de l’environnement.
Faire évoluer les politiques publiques
L’action individuelle est nécessaire mais insuffisante. Les transformations systémiques passent par des changements de réglementation et des investissements publics massifs.
Exiger l’interdiction des produits non recyclables constitue un levier puissant. La France a interdit les sacs plastiques à usage unique en 2016. D’autres interdictions doivent suivre pour tous les emballages qui ne peuvent être recyclés ou réutilisés.
Soutenir les investissements dans l’économie bleue durable oriente les financements vers des projets qui ne nuisent pas à la vie marine, au développement des régions côtières ou à la santé des océans. Les Principes de financement de l’économie bleue durable, adoptés notamment par la Banque européenne d’investissement en 2018, définissent ce cadre.
Participer aux consultations publiques sur l’environnement marin, interpeller les élus locaux et nationaux, soutenir les initiatives législatives ambitieuses : ces actions citoyennes influencent les décisions politiques.
La charte « Fleuve sans plastique », soutenue par l’ADEME, engage les maires sur 15 mesures pour lutter contre les pollutions plastiques des rivières, fleuves et océans. Elle reconnaît que la bataille se joue en amont, sur les terres, avant que les déchets n’atteignent la mer.
Un autre enjeu concerne les 94 décharges situées à moins de 100 mètres de la mer en France. Fermées avant les années 70, ces sites constituent une menace environnementale majeure. À chaque tempête, elles risquent de rejeter leurs déchets accumulés dans les océans. Le recul du trait de côte, lié à l’érosion et à la hausse du niveau des mers, aggrave ce risque. Exiger la sécurisation ou le déplacement de ces sites relève de l’urgence.
Agir maintenant pour préserver demain
Protéger les mers et les océans contre la pollution exige une mobilisation à tous les niveaux. Les gestes individuels réduisent l’impact à la source, les choix de consommation orientent les pratiques industrielles, l’engagement citoyen renforce les actions collectives, et les politiques publiques créent le cadre réglementaire nécessaire aux transformations systémiques. Chaque action compte, mais c’est leur convergence qui produira les résultats attendus. Les océans nous rendent des services vitaux : il est temps de leur rendre la pareille.

