La pomme de terre reçoit en moyenne entre 15 et 19 doses de traitements phytosanitaires par an en France, ce qui en fait la grande culture la plus consommatrice de produits phytosanitaires. Ce niveau de traitement varie considérablement selon les régions, le climat et les pratiques culturales. Pour comprendre ces chiffres, il faut distinguer le nombre brut de passages et l’IFT (Indicateur de Fréquence de Traitement), deux mesures différentes qui révèlent l’intensité réelle de la protection phytosanitaire.
Entre 15 et 19 passages phytosanitaires selon les années
Les données nationales montrent une réalité contrastée selon la méthode de calcul. En 2011, le nombre moyen de traitements atteignait 18,6 passages par campagne selon les enquêtes du ministère de l’Agriculture. Ce chiffre représente le nombre brut d’applications de produits, sans tenir compte des dosages.
L’IFT total moyen suit une trajectoire différente. Il était de 15,6 en 2011, puis 16,5 en 2017, pour atteindre 19,1 en 2021. Cette progression récente traduit une intensification paradoxale alors que les objectifs du plan Ecophyto visent une réduction de 50%.
La différence entre ces deux indicateurs est essentielle. Un traitement correspond à un passage, quelle que soit la quantité appliquée. L’IFT, lui, mesure le rapport entre la dose employée et la dose de référence homologuée. Une application à double dose compte pour 2 en IFT, mais pour 1 en nombre de traitements. L’IFT offre donc une vision plus précise de l’exposition réelle des cultures aux produits phytosanitaires.
Cette intensité de traitement s’explique par la sensibilité extrême de la pomme de terre aux maladies cryptogamiques. Le mildiou (Phytophthora infestans) peut détruire jusqu’à 50% de la récolte en cas d’attaque précoce. L’alternariose, le rhizoctone brun, la gale argentée et la dartrose ajoutent une pression sanitaire constante qui justifie des programmes de protection soutenus.
Des écarts importants entre les régions françaises
Les disparités régionales révèlent l’influence déterminante du climat et des conditions pédoclimatiques. En Champagne-Ardenne, les parcelles reçoivent jusqu’à 18 doses de traitement par an, contre seulement 8,7 doses en Basse-Normandie. La Bretagne se situe à 17 doses IFT en moyenne selon les données 2017.
Ces écarts reflètent plusieurs facteurs. Les régions au climat humide et chaud favorisent le développement du mildiou, nécessitant des programmes fongicides renforcés. Le type de sol influence la pression parasitaire, notamment pour les maladies telluriques comme le rhizoctone. L’historique cultural de la parcelle joue également : une rotation courte augmente les risques sanitaires.
Les Hauts-de-France concentrent 64% des surfaces françaises de pomme de terre avec 109 000 hectares en 2024. Cette région affiche des IFT légèrement supérieurs à la moyenne nationale, autour de 16 à 18 selon les années, en raison d’une forte pression mildiou et d’une production intensive destinée à l’industrie.
Le Centre-Val de Loire, la Normandie et le Grand Est complètent les bassins de production majeurs, chacun avec ses spécificités climatiques et ses niveaux de pression parasitaire. Les zones de production de primeur, comme l’île de Ré, affichent des IFT bien inférieurs (3,2 en moyenne) grâce à un cycle cultural court qui limite l’exposition aux maladies.
Répartition des traitements par type de produit
Les fongicides dominent largement les programmes de protection avec 11 à 12,5 doses IFT selon les régions. Cette prédominance s’explique par la lutte contre le mildiou et l’alternariose, qui nécessitent des applications préventives régulières tout au long du cycle végétatif.
Les traitements anti-mildiou démarrent dès la levée et se poursuivent jusqu’au défanage. La cadence varie de 7 à 14 jours selon les conditions météorologiques et les bulletins de santé du végétal (BSV). En année à forte pression, certaines parcelles peuvent recevoir jusqu’à 15 passages fongicides.
Les herbicides représentent environ 4 doses IFT, avec une tendance à la hausse ces dernières années. Cette augmentation résulte notamment de l’apparition de résistances aux herbicides chez certaines adventices, obligeant à multiplier les modes d’action et les passages.
Les insecticides et autres produits (régulateurs, anti-germinatifs) complètent le programme avec 2 à 3 doses supplémentaires. Les cibles principales sont les doryphores et les pucerons vecteurs de viroses.
Le traitement des plants avant plantation constitue une étape distincte mais cruciale. Le poudrage ou la pulvérisation des tubercules de semence vise le rhizoctone brun, la gale argentée et la dartrose. Ces maladies de présentation affectent l’aspect commercial des tubercules sans compromettre nécessairement le rendement.
Pour les productions destinées au marché du frais lavé, ce traitement de plant reste quasi-systématique pour garantir la qualité visuelle exigée par les cahiers des charges. En revanche, pour la transformation ou la fécule, une impasse peut être envisagée si le plant et le sol sont indemnes.
Évolution et objectifs de réduction des traitements
Entre 2006 et 2011, le nombre moyen de traitements est resté stable selon les enquêtes Agreste. Aucune baisse significative n’a été observée au niveau national, malgré le lancement du plan Ecophyto en 2008.
La période 2011-2017 confirme cette stagnation, avec même une légère progression de l’IFT. Les données 2021 montrent une augmentation à 19,1 IFT total, contre 16,5 en 2017, soit +15% en quatre ans. Cette hausse traduit l’échec des politiques de réduction et la difficulté de concilier protection des cultures et diminution des intrants.
Le plan Ecophyto fixait un objectif ambitieux de réduction de 50% de l’usage des pesticides d’ici 2025, reporté ensuite à 2030. Pour la pomme de terre, cet objectif apparaît particulièrement difficile à atteindre sans solutions alternatives crédibles.
Plusieurs facteurs expliquent cette impasse. La pression parasitaire ne diminue pas, au contraire. Le changement climatique crée des conditions plus favorables au développement du mildiou (alternance d’humidité et de chaleur). Les restrictions réglementaires sur certaines substances actives obligent à multiplier les applications de produits moins efficaces. Enfin, les exigences qualitatives des marchés (aspect, calibre, absence de défauts) maintiennent une approche préventive systématique.
Les leviers pour réduire le nombre de traitements
Les variétés résistantes au mildiou constituent le levier le plus prometteur. Des variétés présentant de forts niveaux de résistance sont apparues récemment sur le marché. Leur utilisation permet de réduire de 4 à 6 passages fongicides selon les conditions de l’année.
Dans le projet Phytless mené dans les Hauts-de-France, l’association variétés tolérantes et OAD Miléos a permis d’économiser au moins quatre traitements fongicides, soit une réduction d’IFT de 22% à 38% sur pomme de terre. Le rendement et la qualité commerciale ont été maintenus, validant l’efficacité de cette approche.
Les outils d’aide à la décision (OAD) optimisent le positionnement des traitements. Miléos, développé par Arvalis, calcule le risque mildiou en temps réel à partir des données météo locales. Les bulletins de santé du végétal (BSV) complètent ce dispositif en fournissant des observations terrain hebdomadaires.
Ces outils permettent d’allonger les cadences de traitement en période de faible risque et d’intervenir de manière ciblée quand la pression parasitaire augmente. Bien utilisés, ils peuvent réduire de 2 à 3 passages par campagne sans compromettre la protection.
Les produits de biocontrôle gagnent progressivement du terrain. Les solutions à base de phosphonates ou de micro-organismes offrent des efficacités correctes en conditions de pression modérée. La prêle (silice organique) montre des résultats intéressants en préventif contre le mildiou et l’oïdium, particulièrement en agriculture biologique.
Les pratiques agronomiques complètent ce panel de solutions. La rotation longue (4 à 5 ans minimum entre deux pommes de terre) réduit la pression des maladies telluriques. Les faux semis et le désherbage mécanique diminuent le recours aux herbicides. La prophylaxie (élimination des tas d’écart, surveillance des repousses) limite les réservoirs d’inoculum.
Le désherbage mixte (chimique localisé sur le rang + mécanique sur l’inter-rang) a permis des réductions d’IFT herbicide de 50% à 80% sur flageolets dans le même projet Phytless. Cette approche est transposable à la pomme de terre avec un matériel adapté.
Comparaison avec les autres grandes cultures
La pomme de terre se détache nettement des autres grandes cultures par son niveau de traitement. Le blé tendre ne reçoit que 5,8 traitements en moyenne (5 à 6 IFT), principalement des herbicides et des fongicides contre la septoriose.
Le colza atteint 5,5 doses IFT, avec une dominante insecticides (altises, méligèthes) et herbicides. La betterave sucrière arrive en deuxième position derrière la pomme de terre avec 16,4 traitements, essentiellement des herbicides et des fongicides contre la cercosporiose.
Le tournesol et le triticale figurent parmi les cultures les moins traitées avec respectivement 2,4 et 2,6 traitements par an. Le maïs grain ne reçoit pratiquement aucun fongicide, limitant son IFT à 3 à 4 doses.
Ces écarts s’expliquent par la sensibilité intrinsèque de chaque espèce aux bioagresseurs. La pomme de terre cumule une vulnérabilité élevée aux maladies fongiques, une exigence qualitative stricte sur l’aspect des tubercules et une longue période de végétation exposée aux risques sanitaires.
L’arboriculture fruitière présente des niveaux comparables, voire supérieurs. La pomme subit en moyenne 35 à 36 traitements phytosanitaires en production conventionnelle, ce qui en fait la culture la plus intensive en protection chimique.
Ces comparaisons soulignent le défi spécifique de la pomme de terre : réduire significativement les traitements nécessite des innovations variétales majeures et une évolution des cahiers des charges commerciaux pour accepter des défauts visuels mineurs sans impact sur la qualité nutritionnelle ou gustative.
Les données 2024 montrent une production française de 7,7 millions de tonnes sur 178 900 hectares, en hausse de 12% par rapport à 2023. Cette croissance répond à la demande industrielle européenne mais maintient une pression sur les pratiques culturales intensives. Les producteurs cherchent désormais à combiner performance économique et réduction de l’empreinte environnementale, un équilibre qui passe nécessairement par l’adoption progressive des leviers de protection intégrée.

